Pour Joël de Rosnay, nous surfons aujourd’hui sur la vague d’une société fluide, c’est à dire à l’opposé du rigide, du pouvoir pyramidal, de la société géométrique, euclidienne et pythagoricienne. Pour De Rosnay, la société fluide est au contraire une société de l’échange et du partage. Ce sont les réseaux sociaux et la technologie internet qui ont contribué à cette société. Les rapports de forces de la société traditionnelle seraient remplacés par des rapports de flux, des échanges de savoirs.

Notre société se caractériserait, dans le cadre de certaines visions plus pessimistes comme celle de Nicole Aubert, par un « rapport au temps désormais sous-tendu par des exigences d’urgence, d’instantanéité, d’immédiateté, de réactivité constante, qui sont l’aboutissement de la logique d’accélération du capitalisme. » Au-delà du temps, la fluidité bouleverse également les espaces comme le précise Charles Goldfinger dans son analyse sur le monde du travail contemporain : « La révolution de l’immatériel bouleverse l’organisation du travail et la nature de la production, qui porte désormais sur des abstractions, des symboles, plus que sur des biens matériels. La logique de la fluidité et du changement rapide pousse à l’éclatement de l’entreprise, à l’effritement de sa frontière (externalisation de la production, télétravail…). En son sein, les normes classiques liées au travail s’estompent : ce dernier perd son unité spatiale, se diversifie à l’extrême dans ses méthodes « .

Ces illustrations rappellent les travaux de Zygmunt Bauman à propos de la « société liquide » qu’il oppose à la société « solide » des institutions du passé. Il explique d’ailleurs que « la tendance à substituer la notion de « réseau » à celle de « structure » dans les descriptions des interactions humaines contemporaines traduit parfaitement ce nouvel air du temps. Contrairement aux « structures » de naguère, dont la raison d’être était d’attacher par des nœuds difficiles à dénouer, les réseaux servent autant à déconnecter qu’à connecter… ».

Se pose ainsi la question de l’école en ces temps de fluidité. Certains chercheurs du MIT n’hésitent pas à pointer du doigt la faiblesse des tests standardisés du système américain qui d’après eux ne permettent pas de développer « l’intelligence fluide » des élèves, à savoir leur capacité à résoudre des problèmes et à transférer des savoirs d’une famille de situations à d’autres contextes. Cette question de la fluidité dans l’éducation revient à poser celle de la compétence qui a tant de mal à s’imposer dans les pratiques enseignantes en France. Mais avant de parler d’intelligence fluide, ne faudrait-il pas définir en quoi consisterait un « enseignant fluide » ?

Entre le chaos du morcellement et la rigidité, il reste un chemin à explorer. Mais attention aux mots, fluidité à ne pas confondre avec flexbilité. Ce terme, largement connoté politiquement, exprime l’idée de se plier et de s’adapter à des règles nouvelles. La fluidité pour moi évoque davantage de souplesse, quelque chose au chaque individu conserverait sa liberté et son autonomie face au changement…