Stpéhane Vial nous fait part dans son récent ouvrage de la violence phénoménologique de la révolution numérique. Il propose une grille de lecture composée de 11 catégories qui formeraient les caractéristiques de cette nouvelle ontophanie numérique. Je tente pour ma part de les relier à la question de l’élaboration, la transmission et l’appropriation des savoirs dans ce nouveau contexte :

  • La nouménalité du phénomène numérique (sa capacité à se situer hors du champ de l’expérience possible à travers la matière calculée) son idéalité (sa capacité à être programmable) nous invitent à repenser la condition des savoirs à la lueur d’une nouvelle langue qui est le code informatique. Il faut vulgariser (dans le bon sens du terme) ce nouvel alphabet et cette nouvelle grammaire pour construire et accéder aux savoirs futurs.
  • L’interactivité du phénomène numérique (sa capacité à offrir des interactions à l’opposé de l’action mécanique) et sa virtualité (sa capacité de simulation) doivent nous pousser à réfléchir davantage sur les conditions de l’expérience des savoirs. Un savoir doit se construire dans ce contexte mais doit aussi se transmettre selon ces nouvelles caractéristiques.
  • La versatilité du phénomène numérique (son instabilité) et sa fluidité provoquent également des bouleversements dans l’élaboration des savoirs dont la complexité et la part d’imprévisibilité (au sens d’Edgar Morin) doivent se réfléchir.
  • La reproductibilité instantanée du phénomène numérique (sa capacité à  être copiable), sa réversibilité (sa capacité à être annulable) et sa destructibilité (sa capacité à être néantisé) imposent d’inventer des nouveaux paradigmes archivistiques. Les temporalités et les spatialités des discours doivent être repenser à la lueur de cette nouvelle donne.
  • La réticularité du phénomène numérique (sa capacité à mettre en relation, à créer des liens) et sa ludogénéité  (sa capacité à être jouable) entraînent de nouvelles sociabilités qu’il s’agit de prendre en compte dans la production et la diffusion des savoirs.

Du marbre au papyrus en passant par l’imprimerie et les écrans, les supports du savoirs ne sont jamais uniquement techniques, ils conditionnent la fabrication et la circulation des savoirs eux-mêmes. Des salons au académies du XVIIIe siècle européen, des fablabs à Wikipédia de nos jours, les sociétés savantes se construisent à différentes échelles, se font et se défont en-dehors des cadres institutionnels. De la République des lettres au microblogging, la circulation des savoirs s’organise à travers des formes de sociabilités en réseaux. De l’ingénieur de la Renaissance aux hackers actuels, l’art n’est pas le même, mais la capacité à produire du sens en s’appuyant sur de nouvelles technologies reste entière et partagée. Comparaison n’est pas raison, mais force est de constater que le phénomène numérique interroge en profondeur notre rapport aux savoirs.