Bernard Stiegler fait partie des penseurs du numérique qui ne se limitent pas à une admiration béate mais qui portent un regard véritablement critique et positif. Il prône avec force qu’il ne faut « pas s’adapter mais adopter la technologie en l’intériorisant ». Après avoir croisé plusieurs de ces interventions, je retiens ces quelques idées fortes :

  • Le numérique remue de fond en comble la condition de l’élaboration et de la transmission des savoirs formels/académiques. Un savoir académique qui se réfère au raisonnement apodictique est un savoir peer to peer. Un savoir est toujours public, ce n’est pas un savoir de corporation ou secret. Il doit s’exposer à la publicité et à la critique des pairs. Le numérique intensifie ce trait de la méthode scientifique.
  • Il ne faut pas uniquement alphabétiser des élèves au numérique mais en faire des lettrés du numérique. Mais pour produire des lettrés du numérique, il faut que les professeurs le soient également. De ce fait, il faut soutenir la recherche dans ces domaines qui puissent irriguer et inspirer l’action en classe.
  • Nous vivons une révolution des hypomnémata, des supports de mémoire artificiel. La question du numérique est une question de méta-épisteme (au sens de Foucault) : il s’agit d’une époque où les savoirs se stabilisent dans un système de conservation des mémoires. Dans ce cadre, le numérique serait une nouvelle forme de l’écriture qui produit des nouvelles formations discursives et d’archives. Cela pose donc de nouvelles questions autour de l’élaboration, la diffusion, la conservation et l’appropriation des savoirs académiques. Nous vivons un changement d’épochè : c’est de l’ordre d’une rupture et de l’installation d’une nouvelle stabilité. La technique désajuste d’abord le système social puis la société se réajuste. C’est de ce réajustement dont doit s’emparer la société académique au détriment du marketing.
  • Le numérique s’inscrit dans un processus de grammatisation (au sens de Sylvain Auroux) qui entend que les caractéristiques techniques des supports conditionnent le rapport au contenu. Le numérique est le dernier stade de la grammatisation depuis la grotte Chauvet, où l’homme préhistorique « invente » le cinéma en se projetant sur une paroi rupestre.
  • Prenant en compte les progrès des neurosciences, Stiegler cite souvent Maryanne Wolf qui explique que nous sommes des « reading brains », notre organisation cérébrale est produite par la technique de grammatisation que nous produisons en retour, c’est un couplage structurel. Elle montre que ce qui se passe dans le cerveau est un processus d’écriture et que la lecture n’a donc rien de naturel. Les écrans du numérique bouleversent ce couplage, au même titre que le papier et le stylo l’avaient fait auparavant.