Michel Serres définit toute chose (vivante ou inerte) et même l’individu et tout collectif humain par le couple support/information. En effet, il émet l’idée que toute chose émet, reçoit, stocke et traite de l’information. En ce sens, il pose la question de l’impact du numérique sur ce couple. De ce point de vue, il dégage 3 influences majeures : sur le temps, l’espace et le cognitif.

D’un point de vue du temps, il note 3 révolutions préalables à celle du numérique du couple support/information : il distingue l’avatar de l’oralité aux premiers temps des sociétés humaines, où le corps et la voix forment ce couple, le séisme de l’invention de l’écriture vers le IIIe millénaire avant JC et enfin l’influence des techniques industrielles et la diffusion en masse par l’imprimerie au XVe siècle. L’ordinateur n’est donc pas tant une innovation de ce point de vue puisqu’il s’intègre selon Michel Serres dans une longue histoire de transformation. Néanmoins, il note que si ce couple se modifie, les impacts sont nombreux tant que en matière de droit, de politique, de finance et de commerce, de religion, de science et de pédagogie.

D’un point de vue de l’espace, Michel Serres rappelle qu’avec un téléphone mobile, sa désormais « petite poucette » tient dans sa main le monde en entier (maintenant, main tenante). Il y voit là une formidable utopie démocratique qui ne s’est pas encore révélée. Il observe également que l’espace euclidien (métrique) dans lequel nous vivons disparaît lentement au profit d’un espace topologique, de voisinage. Dans ce monde, le numérique ne raccourcit pas les distances comme on a pu le dire mais les annule purement et simplement. Cela accroît l’effet petit monde théorisé par Milgram. Pour illustrer son propos, Michel Serres se base sur l’idée d’adresse liée au domicile et au droit, à celui d’adresse mail qui la remplace de plus en plus. Il termine envisageant une nouvelle spatialité humaine, on passerait d’une époque de concentration (des personnes, des biens, des pouvoirs…) à une spatialité basée sur la distribution et la proximité.

Enfin, d’un point de vue du champ cognitif, Michel Serres définit l’acte cognitif autour de trois facultés : la mémoire, l’imagination et la raison. Il émet alors l’idée que l’ordinateur et le web, nous dépassent désormais largement dans ces trois domaines. Il termine en illustrant son propos par la fameuse citation de Montaigne qui préférait une « tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine ». Pour Michel Serres, c’est possible pour Montaigne car il a pu externaliser sa mémoire par le biais de l’imprimerie. En guise de conclusion, il propose d’explorer ces possibles sans craintes, puisque si toutes ces innovations font bien « perdre » des facultés à l’homme, elle lui font aussi « gagner », notamment d’une point de vue de sa créativité.

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